Série IA · 2 / 3
Les angles morts de l’IA
Quand une correctrice met la machine à l’épreuve.
12 juin 2026
Que vaut réellement une IA lorsqu’on lui demande simplement de corriger un texte ?
Pour le savoir, et après ses aveux, j’ai testé plusieurs compétences qu’elle affirme maîtriser : orthographe, grammaire, typographie, cohérence et exactitude des sources.
Pour chaque cas, j’ai utilisé exactement la même consigne dans une conversation vierge, aussi bien sur ChatGPT que sur Mistral :
« Corrige ce texte et mets les corrections en gras. »
Je n’ai pas écrit « vérifie » ni « relis en cherchant les incohérences », mais uniquement « corrige ». C’est d’ailleurs la demande que la plupart des utilisateurs formulent spontanément.
1. Une correction juste
Sur un fait ancien et bien documenté, l’IA corrige, et plutôt bien. Face à la phrase « le Brésil a remporté sa première Coupe du monde, en 1958, en battant l’Italie », ChatGPT comme Mistral rétablissent le fait. Le Brésil a battu la Suède en finale, et non l’Italie.
Les deux IA corrigent, et pourtant elles ne vérifient pas. Leur correction repose sur une comparaison avec ce qu’elles connaissent, et un fait aussi répandu y est déjà présent. Comparer n’est pas vérifier.
Tout se complique lorsque l’erreur résulte d’un raisonnement, d’un calcul ou d’un fait plus précis. Là, rien de connu n’y correspond ; la phrase « sonne » juste, donc elle passe. Une IA ne lit pas un texte, elle le compare. Cette fiabilité apparente est un piège, et l’on finit par lui faire confiance pour tout le reste, à tort.
2. L’accord à l’aveugle
Je lui ai soumis trois phrases, chacune construite autour d’un accord du participe passé.
•« Les laisser-passer que nous avons eu sont périmés. »
Les deux IA corrigent « eu » en « eus », mais laissent « laisser-passer », qui s’écrit avec la forme conjuguée de laisser.
•« Il est satisfait du résultat et ne regrette pas les millions que le projet a coûté. »
La phrase ne contient aucune faute. Des verbes comme coûter, peser, valoir ou durer, employés au sens propre avec l’auxiliaire avoir, se construisent avec un complément de mesure ; ce n’est pas un véritable complément d’objet, mais un complément circonstanciel, et le participe reste invariable.
Ici, « les millions » indique un prix ; on écrit donc « coûté ». Les deux IA le corrigent pourtant en « coûtés ». ChatGPT justifie cette correction par un supposé complément d’objet direct. Mistral, lui, transforme « les millions » en « millions d’euros ». On ne lui demandait pourtant que de corriger, pas de réécrire.
•« La musique que j’ai entendue jouer est apaisante. »
La musique ne joue pas : elle est jouée. Le participe passé doit donc rester invariable, « entendu ». ChatGPT valide la faute ; Mistral supprime « jouer » pour contourner la difficulté.
Sur ces trois phrases, l’IA se trompe à chaque fois, mais de deux façons différentes : elle laisse passer une faute ou surcorrige un texte déjà correct.
Et ce ne sont que trois exemples. L’accord du participe passé n’est lui-même qu’une règle parmi d’autres, à côté de la conjugaison, des homophones, de la syntaxe ou encore de la concordance des temps. Dès qu’une règle s’éloigne du cas général, la même faiblesse réapparaît.
Cela fait beaucoup pour une IA qui se disait correcteur « hors pair ».
3. La typo qui s’arrête au mot
•Le Ministre a précisé : « Ce nouvel évènement est « un tournant majeur » pour l’avenir des élèves ! » Selon plusieurs observateurs, cet événement marquera durablement la rentrée scolaire.
Elle contient quatre problèmes :
- une majuscule abusive à « Ministre » ;
- des guillemets français imbriqués dans d’autres guillemets français ;
- un point manquant après la citation ;
- le même mot orthographié deux fois différemment : « évènement » puis « événement ».
ChatGPT conserve la majuscule ainsi que les deux graphies et supprime les guillemets intérieurs, faisant disparaître la mise en valeur voulue par l’auteur.
Mistral conserve lui aussi la majuscule et l’imbrication des guillemets, mais harmonise vers « événement », sans signaler qu’il s’agit d’un choix éditorial.
Aucune des deux IA ne relit le texte comme un ensemble cohérent.
La phrase ne présentait pourtant rien de « mal formaté ». Malgré cela, aucune n’a détecté l’ensemble des erreurs.
4. Le détail sans l’ensemble
•« Range ta clé en lieu sûr et pensez à fermer à clef en partant. »
La phrase mélange tutoiement et vouvoiement, ainsi que deux graphies différentes du mot « clé ».
Les deux erreurs sont corrigées.
D’autres incohérences, en revanche, ne sont pas détectées immédiatement. Il faut les compter ou les recouper.
Quatre principes, trois listés
•« Quatre principes guident mes accompagnements : l’écoute, le respect, la bienveillance. Tous sont sensés permettre une transformation durable chez mes clients. »
Le texte donné aux IA annonce quatre principes mais n’en énumère que trois. Il contient aussi l’homophonie « sensés » au lieu de « censés ».
Les deux IA corrigent l’homophonie, mais aucune ne relève l’écart entre le nombre annoncé et la liste réelle.
Mistral ajoute même un « et » devant le dernier élément, ce qui rend l’énumération plus fluide et renforce involontairement la cohérence d’une liste pourtant incomplète.
Deux chronos, une impossibilité
•« Hicham El Guerrouj détient toujours les records du monde du 1500 m (3′43″13) et du mile (3′26″00), établis en 1998 et 1999 à Rome. »
Les deux temps sont authentiques, mais inversés.
Le mile (1 609 m) est plus long que le 1 500 m ; il ne peut donc pas être couru en moins de temps. La phrase affirme pourtant l’inverse.
ChatGPT ajoute simplement une espace dans « 1 500 m ». Mistral reformate les chronos sans corriger l’inversion.
Ni l’un ni l’autre ne remet en cause la cohérence globale : chaque donnée est comprise isolément, sans être mise en relation.
5. Le faux certifié conforme
•« Selon le règlement (UE) 2023/1114 (MiCA), l’autorité compétente approuve ou refuse d’approuver le projet de livre blanc sur les crypto-actifs modifié dans un délai de 60 jours ouvrables à compter de l’accusé de réception de celui-ci. »
La référence du règlement est exacte. Le délai, lui, est faux : le texte officiel prévoit 30 jours ouvrables, et non 60.
Dans son aveu, l’IA expliquait ne vérifier les chiffres et les dates que lorsqu’on le lui demandait explicitement. Je lui ai donc demandé, allant jusqu’à exiger : « corrige et vérifie l’exactitude ».
Aucune des deux ne corrige le délai.
Mistral affirme même que « les autres éléments sont conformes au texte officiel du règlement », validant ainsi une donnée incorrecte.
ChatGPT conserve les 60 jours et reformule sans correction.
L’information était trop précise pour être remise en question : elle a été acceptée sans vérification.
Le correcteur, lui, confronte les sources, vérifie les chiffres et doute avant de valider. C’est le cœur du métier.
6. Ce qui est en jeu
Quelques fautes manquées peuvent sembler anecdotiques.
Mais une erreur dans un mémoire, une étude ou un contrat n’est jamais anodine : elle engage la crédibilité de l’auteur.
Un mot modifié, un chiffre faux validé, et c’est la confiance dans le texte qui se fragilise.
Un correcteur ne se contente pas de relire. Il vérifie, recoupe et consacre du temps à la recherche. Son travail doit rester invisible : ce qui compte n’est pas lui, mais le texte et la voix de son auteur.
Je ne corrige pas ce qui est juste.
Je doute, je vérifie, je corrige, puis je m’efface.
Votre texte mérite mieux qu’une validation automatique.
Envoyez-moi un extrait. Je vous le corrige à la main, sans IA.
📩 Me contacter